2 février 2017

Black Hole - Charles Burns

Années 1970, banlieue chic d'une grande ville américaine. Une nouvelle maladie commence à faire des ravages chez les adolescents du coin. "La Crève" (ou "The teen Plague" aka "La Peste des ados" ou "Le Fléau" en VO) touche tout le monde, a des effets plus ou moins fort et surtout, se transmet par contact des fluides corporels. Imprévisible, elle va transformer les rapports de force entre les adolescents.  Voilà le pitch de départ de cette bande dessinée dense.
Une jeune fille est en soirée au bord de l'eau, avec ses amis lorsqu'ils décident de taper un bain de minuit. Lorsqu'elle en enlève son haut, ses amis y découvrent, horrifiés une immense plaie qui suit sa colonne vertébrale.Et soudain, elle se réveille, haletante avant de s'arracher la peau du visage, muant comme un serpent. Le ton est donné, il va falloir s'accrocher pour aller au bout de ces 300 pages.
A travers cette histoire, c'est bien sur le mal-être adolescent qui est traité. En détruisant la hiérarchie existante entre les adolescents, qui deviennent tous de potentiels malades, Charles Burns mets un coup de pied dans la fourmilière de la bien-pensante américaine. Ils sont tous remis au même niveau, ils sont tous malades, ce qui entraîne une inversion des rapports de force lorsque c'est les plus débrouillards qui prennent le contrôle, mettant les autres "au pas". Les codes sont détruits, un nouvel ordre est établi entre les sains et les malades mais aussi, entre les malades eux-mêmes.
Un Black Hole (ou trou noir) est un objet céleste au champ gravitationnel si compact qu'il empêche toute forme de vie et de matière de s'échapper. Il est difficile à observer directement mais on connait sa présence par les effets qu'il a sur sur entourage immédiat. Cette histoire est un trou noir, avalant les adolescents les uns après les autres, détruisant toutes leurs possibilité de fuite. Cachés, ils sont invisibles pour les gens qui le cherchent mais on connait leur présence, on sait qu'ils sont là par les stigmates qu'ils laissent sur la communauté d'où ils viennent. Jusqu’au titre, l'auteur n'a donc rien laissé au hasard.
On peut aussi parler de la maladie, "The Teen Plague" ou "La Crève" qui au centre de tout. Implanter son histoire dans les années 1970 chez les adolescents et faire de cette maladie, une MST honteuse, qu'il faut cacher, ouvre un axe de réflexion intéressant. "Plague" peut se traduire par "Peste" ou par "Fléau", qui étaient synonymes au Moyen-Âge, synonyme d'épidémie. Quelle est la plus grande épidémie du XXe siècle, cette maladie "honteuse" et stigmatisant ? Le SIDA, bien sûr. Il est possible de voir cette histoire comme une métaphore de l'épidémie mondiale de cette maladie découverte en 1981.
C'est une atmosphère pesante, parfois difficile à supporter pour le lecteur qui s'en prends plein la face à chaque page. Tant le sujet que la forme a été bossé pendant onze ans par l'auteur, qui n'a rien laissé au hasard. Les personnages sont creusés, plusieurs fils narratifs se croisent et se re-croisent au fil de la lecture, donnant forme à un univers dense, incroyablement bien travaillé. C'est aussi un succès visuellement parlant, un dessin bien particulier, une absence de couleurs, de gros aplats de noirs qui créé les formes de chaque cases.




Un pavé de 300 pages, sans temps mort où l'auteur nous conte une histoire pas toujours facile d'accès, de par le trait et le ton employé. Un ouvrage qui marque son lecteur, le laissant pantois à al fin et se gravant sur sa rétine, lui donnant à réfléchir sur sa lecture plusieurs mois après. Un classique du comics américain à lire, ou à simplement feuilleter pour ne pas passer à côté d'une telle oeuvre.

Black Hole, intégrale de Charles Burns, traduit de l'anglais, Delcourt (2006). 300 pages. 29,95€.

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