17 avril 2017

Les douze tribus d'Hattie - Ayana Mathis

« Tu n'as jamais appris que parfois, tout ce qui te reste, c'est ta dignité et la maîtrise de toi-même. »

Les douze tribus d'Hattie, ce sont ses enfants et sa petite-fille qui les composent. Partant de la mère, exilée à Philapdelphie au début de l'adolescence après le meurtre de son père par des Blancs, Ayana Mathis dresse un portrait assez acerbe de la condition noire-américaine du siècle dernier. Une figure maternelle jamais très présente physiquement mais centrale dans le roman, vu à travers les yeux de ceux qui l'entourent. 
Douze tribus, douze vies dont le point commun est incontestablement la tristesse et la désespérance. Des adultes désabusés par leur environnement, détruit par une enfance sous l'égide d'une mère qui semblait froide. Chaque chapitre donne l'occasion à l'un d'entre eux de se raconter à un moment donné. Celui qui se tourne vers le prêche religieux un peu malgré lui, celle qui décide de se laisser mourir, celle a qui on a menti toute sa vie, celui qui s'engage au Vietnam, ils fuient tous en avant.
Partant de Philadelphia et Jubilee, ses jumeaux en 1927 jusqu'à sa petite fille au début des années 1990, on découvre au fil des chapitres des pans de leurs vies, jamais très longs mais très significatif. La mort, la religion, la recherche identitaire, le racisme, les conflits familiaux, les droits civiques, Ayana Mathis parle d'un panel très large de sujets, certains encore d'actualité. Sa position sur ces sujets n'est pas inconnue, on ressent la critique certaines fois violente, de l'Amérique de ces dernières décennies.

Premier roman de l'auteur, Les douze tribus d'Hattie est un de ces romans qu'on oublie difficilement parce qu'il nous a fait rire et pleurer, qu'on a suivi des personnages attachants et lorsque l'on tourne la dernière page, il faut quelques minutes pour retourner dans le monde réel.

15 février 2017

Félidés - Akif Pirinçci


Francis est comme tout le monde. Il aime son train-train quotidien, embêter son colocataire la nuit et sortir se promener quand il fait beau. Lorsque des assassinats sanglants sont commis dans le quartier, ce dernier décide de mener l'enquête. A lui les jolies filles, les courses-poursuites et les bagarres avec d'obscurs individus un peu fêlés.
Décrit comme ça, on pourrait se croire dans un remake de seconde zone de James Bond mais... pas du tout. Pour la simple raison que Francis mais aussi, les jolies filles, les obscurs individus et ses amis sont tous... des félins. Chats de gouttière ou de race, ils sont tous à quatre pattes dans cette histoire. Conseillé, acheté, commencé puis abandonné lors d'une pause de lecture, je l'ai fini la semaine dernière et j'ai passé un bon moment.
Les chats ne parlent pas aux humains, rien de fantastiquement surnaturel ici. Les chats sont des animaux de compagnie comme les autres aux yeux des quelques humains qui font de la figuration (comme Gustav, le coloc' de Francis) mais entre eux, ça n'arrête pas. Cette façon de jouer avec les codes du polar à travers la race féline est finement utilisée par l'auteur, on y croit de bout en bout. Quelques clichés sur les chats sont percevable au cours de la lecture mais toujours bien amené.
Beaucoup de personnages, de races de chats nommées et j'ai beau les adorer, je suis pas à jour sur ça. Cette multitude permet aussi d'amener des scènes spectaculaire ou cocasses, comme celle que Francis observe dans un appartement abandonné, une sorte de crise mystique féline qui m'a fait pleurer de rire. Malgré les indices lancés par l'auteur, la découverte du meurtrier reste inattendu et la raison de ces meurtres également.
Avec tous ces bons points, je dois parler du mauvais : la densité du texte. Beaucoup de description, d'explication et de moments où l'on sent que l'histoire rame un peu et que l'auteur semble partir dans des réflexion trop intenses pour son histoire. Par contre, le petit glossaire de fin, expliquant certains termes félins est agréablement utile.

L'auteur a, avec beaucoup de talent, créé un monde félin unique et un personnage principal pas commun que l'on suit avec plaisir et passion malgré un texte dense qui semble ne pas en finir à certains moments. Une suite fut traduite mais elle eu moins de succès que ce premier tome, qui se lit comme un one-shot sans problème.

Félidés de Akif Pirinçci, traduit de l'allemand par Jean-Marie Argeles, Points éditions (1997), 296 pages.

7 février 2017

Confession d'une sorcière : L'affaire de Louviers (1642-1647) - Stéphane Vautier


Madeleine Bavent, religieuse au couvent de Louviers fut accusée en 1642 de sorcellerie et jugée comme telle. Cet ouvrage rassemble en un tout, la confession de Madeleine auprès de son confesseur lors de son emprisonnement, l'arrêt officiel demandé contre les deux « supérieurs » de celle-ci ainsi qu'une notice explicative de la possession des religieuses de son couvent.
On va l'avouer tout de suite, la possession diabolique n'est pas quelque chose en laquelle je crois, et en la religion elle-même non plus. J'ai pris cet essai pour la simple raison que j'ai grandi à Louviers, que ce couvent je le connais bien (maintenant, c'est une école de musique) et que je suis un peu curieuse sur les bords.
Je me suis retrouvée face à un texte plus compliqué que prévu, écrit dans un vieux français difficile d'accès même pour moi qui l'ai étudié. La confession de Madeleine est très répétitive, usant de mots peu communs à notre époque ou de tournures de phrases pas très actuelles. J'ai eu, pendant certains chapitres, eu du mal à suivre son raisonnement, sa confession louvoyant entre plusieurs sujets en même temps.
Pourtant, c'est un ouvrage hyper intéressant pour quiconque s'intéresse aux « chasses aux sorcières » de l'époque. Peu d'accusées ont laissées une trace, et encore moins en ayant acceptées d'être jugées pour des actes qu'elles n'avaient pas commis. On découvre l'image qu'avaient les gens de l'époque sur le sabbat, sur les rituels sataniques et sur la possession diabolique. On se rends compte comment, lorsqu'on ne pouvait expliquer quelque chose, on imputé ça au diable, ce qui mettait continuellement la religion au centre de tout.

Abondamment annoté par Stéphane Vautier, c'est la première fois qu'une présentation complète du procès de Madeleine Bavent est édité. Un ouvrage difficile d'accès de par le vieux français usité mais une mine d'or en matière de renseignement sur les procès pour sorcellerie en France à l'époque moderne.

Confession d'une sorcière : L'affaire de Louviers (1642-1647), présentation et notes de Stéphane Vautier, La Louve éditions (2015), 169 pages. 17€.

2 février 2017

Black Hole - Charles Burns

Années 1970, banlieue chic d'une grande ville américaine. Une nouvelle maladie commence à faire des ravages chez les adolescents du coin. "La Crève" (ou "The teen Plague" aka "La Peste des ados" ou "Le Fléau" en VO) touche tout le monde, a des effets plus ou moins fort et surtout, se transmet par contact des fluides corporels. Imprévisible, elle va transformer les rapports de force entre les adolescents.  Voilà le pitch de départ de cette bande dessinée dense.
Une jeune fille est en soirée au bord de l'eau, avec ses amis lorsqu'ils décident de taper un bain de minuit. Lorsqu'elle en enlève son haut, ses amis y découvrent, horrifiés une immense plaie qui suit sa colonne vertébrale.Et soudain, elle se réveille, haletante avant de s'arracher la peau du visage, muant comme un serpent. Le ton est donné, il va falloir s'accrocher pour aller au bout de ces 300 pages.
A travers cette histoire, c'est bien sur le mal-être adolescent qui est traité. En détruisant la hiérarchie existante entre les adolescents, qui deviennent tous de potentiels malades, Charles Burns mets un coup de pied dans la fourmilière de la bien-pensante américaine. Ils sont tous remis au même niveau, ils sont tous malades, ce qui entraîne une inversion des rapports de force lorsque c'est les plus débrouillards qui prennent le contrôle, mettant les autres "au pas". Les codes sont détruits, un nouvel ordre est établi entre les sains et les malades mais aussi, entre les malades eux-mêmes.
Un Black Hole (ou trou noir) est un objet céleste au champ gravitationnel si compact qu'il empêche toute forme de vie et de matière de s'échapper. Il est difficile à observer directement mais on connait sa présence par les effets qu'il a sur sur entourage immédiat. Cette histoire est un trou noir, avalant les adolescents les uns après les autres, détruisant toutes leurs possibilité de fuite. Cachés, ils sont invisibles pour les gens qui le cherchent mais on connait leur présence, on sait qu'ils sont là par les stigmates qu'ils laissent sur la communauté d'où ils viennent. Jusqu’au titre, l'auteur n'a donc rien laissé au hasard.
On peut aussi parler de la maladie, "The Teen Plague" ou "La Crève" qui au centre de tout. Implanter son histoire dans les années 1970 chez les adolescents et faire de cette maladie, une MST honteuse, qu'il faut cacher, ouvre un axe de réflexion intéressant. "Plague" peut se traduire par "Peste" ou par "Fléau", qui étaient synonymes au Moyen-Âge, synonyme d'épidémie. Quelle est la plus grande épidémie du XXe siècle, cette maladie "honteuse" et stigmatisant ? Le SIDA, bien sûr. Il est possible de voir cette histoire comme une métaphore de l'épidémie mondiale de cette maladie découverte en 1981.
C'est une atmosphère pesante, parfois difficile à supporter pour le lecteur qui s'en prends plein la face à chaque page. Tant le sujet que la forme a été bossé pendant onze ans par l'auteur, qui n'a rien laissé au hasard. Les personnages sont creusés, plusieurs fils narratifs se croisent et se re-croisent au fil de la lecture, donnant forme à un univers dense, incroyablement bien travaillé. C'est aussi un succès visuellement parlant, un dessin bien particulier, une absence de couleurs, de gros aplats de noirs qui créé les formes de chaque cases.




Un pavé de 300 pages, sans temps mort où l'auteur nous conte une histoire pas toujours facile d'accès, de par le trait et le ton employé. Un ouvrage qui marque son lecteur, le laissant pantois à al fin et se gravant sur sa rétine, lui donnant à réfléchir sur sa lecture plusieurs mois après. Un classique du comics américain à lire, ou à simplement feuilleter pour ne pas passer à côté d'une telle oeuvre.

Black Hole, intégrale de Charles Burns, traduit de l'anglais, Delcourt (2006). 300 pages. 29,95€.

30 janvier 2017

De si parfaites épouses - Lori Roy

« Une femme désespérée n'a jamais le temps de compter ni d'inspirer à fond. »

Dans une banlieue chic et blanche de Détroit, en 1958, une jeune femme disparaît. Tandis que les hommes se lancent à sa recherche, les femmes attendent les nouvelles tandis que la jolie façade du quartier se détériore petit à petit. Les apparences sont - souvent - trompeuses. 
Page après page, on découvre les personnages autour desquels tournera l'intrigue. Elisabeth, la jeune fille attardée qui disparaît, Julia la voisine qui cache une secret difficile ou encore Gracie, qui est, à mon avis, le personnage le plus important - et le plus intéressant - du roman. Il y a aussi le meurtre de cette jeune noire qui apparaît au début du roman mais qui finit par n'avoir qu'une place secondaire. Plus qu'une histoire policière, c'est surtout un étude des mœurs de ces quartiers blancs de l'époque que nous offre l'autrice.
Elle instaure un climat de tension, grattant le joli vernis pour montrer les ongles pas très jolis qui se cachent dessous. On se rends compte qu'au bout d'un moment, l'enquête passe au second plan et tout se centre sur Gracie et l'événement qu'elle a vécu et qui la ronge. J'ai aimé cette atmosphère, ce quartier qui m'a fait penser à Wisteria Lane, à cette vision idyllique que l'on a de l'Amérique blanche des années 50/60 qui fut, au cours des dernières décennies détruite.
Je dis beaucoup « Amérique blanche » pour la simple raison que le racisme est l'un des aspect de ce roman. Une petite banlieue de famille blanche de bonne souche qui, petit à petit, est obligé de se mélanger avec les nouveaux arrivants de couleur. Ces habitants que l'on considère plus proche des animaux que des hommes, qu'on imagine vouloir s'en prendre à nos femmes et nos enfants, qui sont les premiers soupçonnés quand Elisabeth disparaît. Lori Roy a su recréer avec brio la vision de l'époque sans tomber dans la caricature.
On parle aussi place des femmes dans ce roman. Les avancées en matière de droit des femmes n'était pas des plus importants à l'époque et on le voit bien. Là encore, l'autrice sait montrer les choses sans partir dans les clichés. Plusieurs fois, j'ai maugrée à voix haute contre les personnages féminins qui se laissaient bien trop faire par leur mari et leur entourage en général. Certains comportements sont, aujourd'hui, incompréhensible (enfin presque).

Pour résumée, un policier qui se penche avec brio sur la vie pas si jolie d'un petite quartier chic et blanc de l'Amérique des années 1950 en s'intéressant à la vie de ces femmes au foyer. Un enquête policière qui passe vite au second plan, sans que cela dérange. Un très bon roman, à lire pour l'atmosphère pesante bien mise en place par l'auteure.

De si parfaites épouses de Lori Roy, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Valérie Bourgeois, Editions du Masque (2015). 311 pages. 20€.

26 janvier 2017

Le Glaive du bourreau - Indrek Hargla


Si vous voulez être dépaysé, vous êtes au bon endroit. Dans cet article, je vais vous emmener à Tallinn, capitale de l'Estonie, en 1422. Lors de la trêve du marché, un voyageur est agressé et est laissé pour mort, est retrouvé amnésique. Avec l'aide de Melchior, apothicaire de la ville, on va partir à la recherche de la vérité sur ce jeune homme.
Troisième tome des enquêtes de Melchior - qu'on peut lire indépendamment les uns des autres - on retrouve donc une atmosphère déjà bien posé lors des précédents tomes. Indrek Hargla est un estonien pur souche, qui a voulu raconter son pays à sa façon. Ses descriptions de la ville sont très détaillées, on semble nous même se promener au cœur des ruelles pavées de Tallinn. Dense sans jamais en faire trop, il pose son contexte dès le premier chapitre, nous présentant les personnages qui seront importants lors de cette enquête, même si, au premier abord, tout ne semble pas clair.
Cette fois, on rencontre Wibeke, la fille du bourreau, un personnage qui va faire découvrir les us et coutumes, les croyances de l'époque de part son statut. Personnage central de l'intrigue, on s'attache à elle, à ses faiblesses et ses forces. Face à elle se trouve Steffen, l'inconnu amnésique qu'elle a sauvé. Très étrange, malgré son état de détresse, on ne sait sur quel pied danser, si il faut le plaindre ou non. Grâce à l'aide de Melchior, toujours aussi droit dans ses bottes, les flous de l'histoire finissent par s'éclaircir.
Un des gros points forts de ce roman à mon avis est que, malgré mes questionnements, les pistes sur lesquelles je me suis lancée, la résolution de l'énigme m'est resté obscure jusqu'au dénouement final. La façon dont l'auteur l'introduit, grâce à une démonstration de Melchior face aux autres protagonistes de l'affaire, est superbe, et permet de tout éclairer même les points qu'on ne pensaient pas si obscur. Un peu énorme comme résolution sans jamais, pourtant, tomber dans l'alambiqué. Indrek Hargla montre, encore une fois, tout son talent de conteur.

Un thriller moyenâgeux, dans une contrée lointaine et peu connue dans notre pays, un jeune homme amnésique, une jeune fille amoureuse et un apothicaire méticuleux. La recette de Indrek Hargla fonctionne à merveille et on suit l'enquête de Melchior avec beaucoup de plaisir, échafaudant nos propres théories au fil de la lecture, tout en réussissant à être étonné de la vérité. J'avais adoré le précédent, j'ai adoré celui-ci, je n'ai plus qu'une envie : lire le suivant. 

Le Glaive du bourreau de Indrek Hargla, traduit de l'estonien par Jean Pascal Ollivry, Babel Noir (2016), 11,50€. 592 pages.